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26/10/2009

L'Homme chimérique par George Spad (1919)

En 2006, Serge Lehman publiait Chasseurs de Chimères aux éditions Omnibus. Les oeuvres qui constituent cette anthologie rappellent que la science-fiction française (appelée alors merveilleux scientifique, anticipation,...) précéda celle d'outre-Atlantique. Jean de la Hire, Maurice Renard, Michel Epuy, Jean d'Esme et bien d'autres s'illustrèrent dans ce genre qui n'avait pas encore été baptisé par Hugo Gernsback. Serge Lehman consulta plusieurs érudits dans le domaine de la science-fiction française ancienne. Guy Costes et Jospeh Altairac (par ailleurs auteurs d'une magistrale bibliographie consacrée aux terres creuses*) , signalèrent une somme considérable d'écrits. On recense en effet plus de 3.000 textes écrits entre 1874 et 1950 (sans doute beaucoup plus si l'on tient compte des contes, nouvelles et novellas disséminés dans les très nombreux périodiques de l'époque) relevant de ce qu'il semble tout indiqué d'appeler la science-fiction française. Parmi eux, quelques oeuvres signées George Spad. Le meilleur y cotoie le plus fade mais là n'est pas la question. N'empêche que lors de la collation des textes pour Chasseurs de chimères puis de la création de la bande dessinée La Brigade chimérique, Serge Lehman s'est souvenu de cette obscure oeuvre (l'adjectif mythique s'imposerait peut-être) signée George Spad, les titres en témoignent.

Serge Lehman ne retint pas à l'époque L'Homme chimérique (comme bien d'autres textes d'ailleurs). Il nous propose aujourd'hui un résumé de cette oeuvre. Nous l'accompagnons d'une reproduction de la couverture de la rare édition originale de mai 1919 publiée par les éditions Louis Querelle.



Le premier roman de George Spad, L’homme chimérique, est paru en mai 1919 aux éditions Louis Querelle. Comme bien d’autres textes de SF à la même époque – L’énigme de Givreuse, de J.-H. Rosny, Le maître de la force de Léon Baranger ou L’homme truqué de Maurice Renard – c’est une œuvre grave qui témoigne du traumatisme que la Grande Guerre a infligé à l’imaginaire européen.

Le livre s’ouvre à la fin de l’année 1917, quand le lieutenant Jean Brun de Séverac, un médecin militaire de vingt-cinq ans, arrive dans la tranchée Victoire, près d’Arras. Très vite, il fait preuve de qualités hors du commun : combattant farouche durant les assauts, il soigne indistinctement les blessés français et allemands ; fier de ses origines aristocratiques, il refuse tout privilège pour partager le sort des simples soldats ; catholique mais philosémite, il croit au progrès (en particulier médical) et, pendant les bombardements, poursuit dans sa casemate ses recherches personnelles sur la transfusion sanguine. « En lui », écrit George Spad, « se réconciliaient les tensions contraires que 1789 avait nouées sur tout le continent, la nation et la civilisation, la science et la foi, la transparence des Lumières et le vertige romantique de l’Abîme. »

spad homme chimerique querelle 1919.jpgCette aptitude vaut à Séverac la confiance de ses hommes, l’amitié d’un confrère – le sous-lieutenant Didier, lui aussi médecin – et l’amour d’une infirmière volontaire, anglaise, très belle, nommée Patricia Owens. Amour partagé mais l’histoire tourne court : pendant l’hiver 1918, Patricia meurt de tuberculose et Séverac, qui n’a pas eu le temps de se déclarer, plonge à corps perdu dans ses recherches pour oublier la douleur. (« Pendant un instant d’épouvante, il sentit qu’aucune réalisation concrète, aucune découverte, aucune vie sauvée ne pourrait racheter le paysage de néant qu’il devinait derrière toute chose mais dès qu’il se mit au travail, un grand calme l’envahit. L’éternité n’était pas du domaine de la preuve. ») Le travail, la recherche, Séverac y est d’ailleurs incité par l’arrivée dans la tranchée Victoire d’une autre femme, le docteur Maryse Curien, qui lui fournit l’équipement nécessaire à la création d’une unité de radiologie (il s’agit évidemment d’un hommage à Marie Curie, double Prix Nobel de physique et de chimie en 1903 et 1911, fondatrice de l’Institut du Radium en 1909, qui se rendit en personne sur le front, avec sa fille Irène âgée de dix-huit ans, pour réaliser des radiographies de blessés et former des radiologistes).

Tout bascule dans la nuit du 16 au 17 février 1918. Alors que Séverac est retranché dans sa casemate au milieu des flacons de serum et des projecteurs de rayons X, la tranchée Victoire essuie une attaque au gaz dévastatrice. Au matin, tandis que les nappes léthales se dissipent et que les morts se comptent, la porte de la casemate reste fermée. Didier l’enfonce et plonge dans une ombre si dense qu’elle lui paraît « vivante. ». Quand il retrouve la vue, c’est pour découvrir quatre personnages inanimés mais vivants, baignés par un nuage de vapeur luminescente : « un adolescent aux yeux clairs, un géant brun, barbu et chevelu comme Roland à Ronceveaux, un homme sans âge, chauve, d’une maigreur de squelette et une femme qui ressemblait beaucoup à Patricia Owens. » Quant à Séverac, il n’est « visible nulle part. »

A ce stade, l’intrigue de L’homme chimérique avoue sa ressemblance avec celle de L’énigme de Givreuse, l’un des romans les moins connus de J.-H. Rosny (l’auteur de La guerre du feu), publié deux ans plus tôt chez Flammarion. Dans ce roman, également situé pendant la guerre, un soldat français perdu entre les lignes, Pierre de Givreuse, interfère malgré lui avec une expérience de « bipartition moléculaire » menée en secret par un certain docteur Grantaigle et se retrouve scindé en deux corps identiques, tous deux amnésiques. Mais là où Rosny se concentre sur les difficultés du retour à la vie civile des Givreuse et fait de son livre une méditation sur la mémoire, George Spad tire le sien dans une direction plus énigmatique.

D’abord, il reste dans les tranchées où la quadripartition de Séverac est perçue, par les soldats, « comme un miracle » (renforcé par la résurrection apparente de Patricia Owens). Et si les quatre personnages qui ont remplacé Séverac – les « Chimériques » ainsi qu’on ne va pas tarder à les nommer – ont eux aussi perdu la mémoire, ils reçoivent avec la vénération des troupes l’aptitude à remplir séparément les fonctions que Séverac exerçait seul : le géant, surnommé « le Baron Brun » à cause de ses manières aristocratiques, fait preuve d’une audace et d’une fougue incomparables pendant les combats ; celle en qui tout le monde reconnaît « miss Patricia » prodigue soins et réconfort avec une efficacité surnaturelle ; aidé par le sous-lieutenant Didier, l’homme chauve reprend les expériences de Séverac sur la transfusion et sauve de nombreux blessés, ce qui lui vaut d’être qualifié de « maître du serum » ; quant à l’adolescent aux yeux clairs, il endosse le rôle de conscience morale de la tranchée : « Il était partout à la fois, à l’avant dans les patrouilles de reconnaissance, au milieu des lignes durant les assauts, avec les officiers pendant la préparation des offensives, veillant sur le moral des hommes comme sur leur repos. Il ne semblait connaître aucune de ces formes atténuées de la peur que sont l’hésitation et les doutes, ni la peur elle-même. Il savait pour quoi il était là et quand les autres hommes l’oubliaient, il leur suffisait de le voir ou l’entendre pour retrouver courage. A la fin, ils se battaient pour lui, pour l’image idéale d’eux-mêmes qu’ils voyaient en lui, celle d’un soldat sans nom venu du fond des temps les faire entrer dans la légende. » La tranchée Victoire baigne dans une atmosphère de prodige, comme les troupes anglaises guidées par les Anges de Mons dans la nouvelle d’Arthur Machen, Les archers.

C’est le moment où Maryse Curien fait son retour. Fascinée par la quadripartition de Séverac, elle visite la casemate fatidique avec Didier et émet l’hypothèse « d’un enchaînement de causes sans doute impossible à reconstituer en détails. L’ébranlement du local a brisé certains flacons de serum. Les gaz allemands se sont infiltrés. Si, au même instant, le lieutenant Séverac se trouvait sous le projecteur à rayons X, il est possible que ces facteurs combinés aient permis un tel prodige. Mais combinés comment ? Dans quel ordre ? Quelles proportions ? Cela, monsieur, je crains que nous restions longtemps à l’ignorer. » Maryse Curien procède aussi à des expériences sur le Baron, Serum et les autres et conclut, après examen radiologique, « que ces personnages sont construits sur un tout autre schéma que nous ; ils ne possèdent ni squelette, ni système nerveux ou sanguin bien qu’ils imitent, dans leur allure extérieure, les formes que ces structures ont imposées à l’homme. Leur corps, qui doit être considéré comme un seul organe, est constitué d’une substance en nid d’abeille sur laquelle la volonté agit sans relai, par diffusion instantanée. Techniquement, ce ne sont pas des êtres humains mais des formes matérialisées, des idées plongées dans l’espace – des chimères. »

Au cours des dernières semaines de la guerre, la situation se dégrade. La tranchée Victoire subit des attaques d’une violence extrême. Des dissensions se font jour entre le Baron Brun et le soldat sans nom sur le traitement des prisonniers (certains sont lynchés). Le Baron, dont la pilosité et la dentition prennent des proportions remarquables, réclame de l’ordre et des réponses à la sauvagerie allemande ; il s’entoure d’une garde prétorienne de soldats avides d’action. “Patricia Owens” sème le trouble en passant de l’aide médicale à l’emprise sexuelle, et fait surgir de nulle part des fruits et des fleurs dont elle couvre les soldats. Serum obtient du Baron un contingent de prisonniers allemands sur lesquels il se livre à des expériences inhumaines. Le soldat sans nom, dépossédé de son pouvoir d’arbitrage, se réfugie dans la mélancolie. « Ensemble, se disait Didier, ils avaient formé la meilleure brigade qu’eût jamais connue l’infanterie française mais ce temps était révolu. Le poids écrasant de la mort et l’horreur des combats avaient rompu le lien qui soumettait ces êtres au jugement d’un arbitre humain ; ils jugeait désormais selon leurs termes propres, qui étaient ceux du rêve, de l’idéal impossible à assouvir. Pour les réconcilier – pour reconstituer Séverac – il aurait fallu la science d’un Charcot, d’un Freud ou d’un Jung. Mais la tranchée Victoire n’avait que des miasmes et des éclats d’obus à offrir, des nuits de tonnerre sans fin où le visage grimaçant des morts, le foudroiement des explosions et le grouillement des rats anéantissaient jusqu’au souvenir de la parole.»

Dans les dernières pages du roman, la tranchée Victoire bascule dans une sorte de guerre civile en réduction entre les Chimériques, tandis que s’abat un déluge de feu allemand. Didier s’en sort par miracle avec un petit groupe de soldats restés lucides. Juste avant d’opérer son repli vers l’arrière, il observe le champ de bataille et aperçoit, sous un tapis de brume verdâtre, des formes indécises : un ours debout, un squelette en marche, une femme-fleur maléfique, un soldat pétrifié… « Puis une grande ombre les engloutit tous et Didier sut que c’était la fin.»

 

*Guy Costes, Joseph Altairac, Les Terres creuses : Bibliographie commentée des mondes souterrains imaginaires, Encrage/Les Belles Lettres, coll. «Interface», Paris, 2006, 800 p

07/10/2009

La rupture entre les surréalistes et George Spad

Comme René Daumal, Antonin Artaud, Louis Aragon,  George Spad eut des démêlés avec le "Pape du surréalisme"  André Breton comme plus tard Salavador Dali ou Simon Hantaï.

Aux yeux d'André Breton, George Spad eut l'inconséquence d'accepter de se faire la biographe de Léo Saint-Clair dit "le Nyctalope". C'est en tout cas ce que l'on peut lire dans la bande dessinée La Brigade Chimérique de Serge Lehman, Fabrice Colin, Gess et Céline Bessonneau. Evidemment, nous sommes alors du côté de la fiction et, au risque de chagriner quelques esprits, il convient de rétablir la vérité.

Dans son ouvrage biographique Recuerdos del surrealismo (réédité par les éditions El Tucan de Virginia en 1997 avec une préface de Lourdès Andrade, p. 118), Racine Alfonzo rapporte l'incident dont il fut témoin entre Geroge Spad et André Breton lors de l'exposition internationale du surréalisme de 1938: la première souhaitait rendre une somme d'argent empruntée à André Breton pendant l'été 1937. Celui-ci refusa au motif que cet argent sentait "la muerte del espíritu".

Ce n'est pas la fréquentation de la littérature populaire qui gênait Breton - on le sait les surréalistes furent friands Croix du sang jean de la hire.jpgdeu grand roman en trente-deux épisodes Fantômas ou encore des fameux italiques de Gaston Leroux - mais son acceptation d'un contrat (plutôt confortable) avec l'éditeur Louis Querelle pour la rédaction d'un épisode de la série Le Nyctalope de Jean de la Hire.

Si dans la bande dessinée, Léo Saint-Clair (le Nyctalope) est décrit comme un être de chair et de sang, il faut y voir une allusion des auteurs à des pratiques de Jean de La Hire. Non seulement il réutilisait sans vergogne des pages entières de ses propres oeuvres pour pouvoir en produire rapidement d'autres (c'est le cas pour ce qui concerne les différentes séries "scoutes") et ainsi s'assurer de substantiels revenus, mais il usait aussi de collaborateurs, des nègres littéraires, quand le temps ou l'inspiration lui faisait défaut.

Pour voir paraître cette aventure du Nyctalope, ce sont pas moins de cinq ans qui s'écoulent après la précédente (La Croisière du Nyctalope, 1936). Jean de la Hire avait intimé l'ordre à Louis Querelle de changer d'illustrateur et à George Spad de réviser sa copie.

 


L'épisode parut finalement en 1941 sous le titre La Croix du sang aux Editions R. Simon (illustration ci-dessus) sous la seule signature de Jean de la Hire (sans déterminant sur la couverture). Notons la réédition en 1954 aux Editions d'Hauteville sous ce même titre (avec le déterminant sur la couverture cette fois) La Croix du sang avec une superbe illustration  (voir ci-dessous) de René Brantonne (qui dessina nombre de la hire la croix du sang jaeger.jpgcouvertures pour la collection "Anticipation" chez Fleuve Noir),  alors que George Spad avait intitulé le manuscrit Le Nyctalope contre tous les périls (le titre est moranien à souhait, Henri Vernes s'en souviendra comme il donnera comme caractéristique à son célèbre aventurier d'être lui aussi nyctalope). Il est amusant de constater que le volume est précédé d'une étude sur le roman littéraire et le roman populaire par Marcel de Bare qui semble être... Jean de la Hire lui-même. Rendons tout de même justice à La Hire: l'ouvrage a été profondément remanié avant publication, nous sommes plus face à un co-autoriat qu'à un pur travail de nègre littéraire.

Le procès de Breton porte moins sur le genre littéraire que sur le fond de l'oeuvre: le Nyctalope est un personnage dans lequel Jean de La Hire investit peu à peu un esprit cocardier qui n'est pas du goût des surréalistes. Ils n'avaient peut-être pas tort vu le destin de Jean de la Hire pendant l'Occupation allemande...

 


Jean Breuil

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17:55 Publié dans Articles & essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, george spad, surrealisme |

Un article bio-bibliographique

L'animateur du blog Les Peuples du Soleil nous a permis de reproduire son article publié il y a quelques jours. Comme nous lui avons indiqué, des doutes, des incertitudes, des imprécisions subsistent. Malgré ces réserves l'article garde tout son intérêt. Signalons que le premier prénom de la George Spad mentionnée dans l'article est Henriette et non Huguette et que George Spad fut bien un pseudonyme collectif utilisé par plusieurs auteurs des éditions Louis Querelle mais pas seulement.  La principale contributrice à l'oeuvre signée George Spad  est bien sûr Henriette Blanche Perrier (peut-être mêm fut-elle la plus talentueuse). Elle poursuivit son travail d'écriture pendant de nombreuses années et dans le vaste continent que constitue la production fasciculaire, des découvertes restent à faire. Nous y reviendrons dans un prochain article, tout comme il conviendra d'expliquer la rupture entre le mouvement surréaliste mené par André Breton et  Spad/Perrier.

 

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Depuis quelques temps le nom de George Spad refait surface. Cet auteur bien oublié de la vieille science-fiction française (à une époque où elle avait pour nom "merveilleux scientifique" ou "anticipation") mérite pourtant notre attention à plus d’un titre (et notamment pour le sujet qui occupe ce blog). Grâce à Serge Lehman et Fabrice Colin au scénario et à Gess aux images et à la conception graphique, George Spad est devenu(e) un personnage de la série La Brigade Chimérique comme d’autres auteurs, pensons à Jules Verne ou bien à Conan Doyle qui apparaissent dans de nombreux romans.
A partir de quelques éléments en notre possession, nous allons tenter de mieux faire connaître cet auteur et son oeuvre. Il s'agit d'une ébauche. Toute aide sera la bienvenue.

Un auteur énigmatique

Il nous faut tout d’abord avouer qu’une bonne part de la vie de l’auteur est pour le moins obscure. Les éléments biographiques sont épars et la bibliographie complète de George Spad reste à établir. Les principales sources concernant la science-fiction ancienne sont muettes : rien dans l’Encyclopédie de Versins ni dans le bel essai sur la science-fiction ancienne française qui clôt l’ouvrage Les Terres Creuses de Joseph Altairac et Guy Costes. Pourtant les pièces du puzzle biographique commencent à être rassemblées grâce à l’infatigable Serge Lehman (à qui l’on doit déjà l’anthologie Chasseurs de Chimères) et à l’érudit Helmut Hardt. Nous sommes ainsi en mesure d’indiquer que George Spad, selon une pratique très répandue de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950, est le pseudonyme d’une femme dont l’identité nous a longtemps échappée. Nous avons parcouru tous les numéros du Rocambole sans trouver la réponse pourtant les Révélations du Rocambole (dans le numéro 38 de la revue Le Rocambole, printemps 2007) nous a donné une piste : Georges Dunan. D’aucuns voient en Georges Dunan un continuateur de Renée Dunan (qui serait morte en 1936 mais cette date est contestée, certains, prudents, indiquent que la date de décès est inconnue). Vous vous y perdez ? C’est bien normal : dans la jungle des pseudonymes retrouver son chemin est souvent complexe. Toujours est-il que George Spad est le pseudonyme de Huguette Blanche Perrier (1893-19 ??, fille d’Etienne Perrier et Georgette Spadinier (comme nous l’apprend son acte de mariage en 1917, voir plus bas)

Des rencontres marquantes

Commençons par le plus simple : née à Pantin, elle fréquente Julien Torma (1902-1933 - orphelin, élevé par son beau-père, il deviendra ami de Max Jacob, fréquentera René Crevel, Robert Desnos ou Jean Vigo, publiera quelques œuvres de son vivant avant d’être redécouvert tardivement au milieu des années 1950) sur les bancs de l’école communale dans cette commune. Il semblerait que ce soit l’école située aujourd’hui rue Denis Papin. Ils entretiendront une longue amitié jusqu’au service militaire de Julien en 1922 ou 1923. Le samedi 2 octobre 1917, à Lauwin-Planque, Huguette Blanche Perrier se marie avec le lieutenant Bernard Malerne qui meurt peu de temps après au front.

Un moment de bonheur dans la tourmente de la guerre: le mariage de George Spad (en blanc au premier rang) et Bernard Malerne (à gauche, reconnaissable à son pantalon militaire)

george spad 2.jpg


En 1919, une fois la guerre finie, elle publie L’Homme Chimérique (Editions Louis Querelle, mai 1919) fortement marqué par le traumatisme de rosny l'enigme de givreuse.jpgla Der des Ders. Le héros a les traits de Bernard Malerne mais l’intrigue semble être un démarquage de L’Enigme de Givreuse (1917, réédité chez Néo en 1982) de JH Rosny. Cet ouvrage connaît un destin éditorial de nombreux livres relevant de la littérature populaire : aucune réédition, peu connu (hormis de quelques spécialistes de l’anticipation ancienne), tombé dans l’oubli alors qu’il eut un certain succès à l’époque. En 1920, George Spad rencontre (soit au début de la publication de la série L’Homme chimérique) Renée Dunan (1892-1936 ?), femme de lettres, journaliste et romancière que l’on peut qualifier de sulfureuse. Ont-elles eu une relation plus qu’amicale ? Nul ne peut le dire. Il reste quelques lettres, vestiges de leur correspondance qui fut nourrie pendant les années 1926 (janvier)-1928 (octobre). Datée du 17 octobre 1928, la dernière lettre dont nous avons pu avoir connaissance grâce à l’amical soutien de Marc Tadurbat, sonne comme une rupture mais rien n’indique qu’il s’agisse d’une rupture amoureuse. La publication aux Editions Louis Querelle de Cantharide, roman de mœurs parisiennes par Renée Dunan semble être à l’origine de la brouille entre les deux femmes. Louis Querelle assure une promotion à l’œuvre qui va nuire pendant quelques mois à la série L’Homme Chimérique de George Spad qui se tourne vers une production de contes et nouvelles plus alimentaire que littéraire. Mais la brouille peut aussi avoir comme source la fréquentation par George Spad du mouvement surréaliste dans lequel elle a pénétré grâce à l’entremise de son ami d’enfance Julien Torma. Elle publie alors quelques poèmes de tonalité surréaliste dans des revues à faible tirage mais comme Léo Malet plus tard, sa fréquentation de la littérature populaire l’exclue de fait du mouvement aux marges duquel elle reste néanmoins, les épisodes tardifs de L’Homme chimérique reprenant avec jubilation certaines tournures de l’esprit surréaliste.

En 1934, elle se marie avec Jean Telort (photo ci-dessous, vers 1937).

 

george spad.jpg


La même année, le dernier épisode connu de L’Homme Chimérique paraît (est-ce bien le 28ème?). La série s’arrête brutalement sans qu’aucune raison semble pouvoir l’expliquer. Nous perdons la trace de George Spad en 1938. Une lettre datée du mardi 4 janvier 1938 adressée à un certain Roland Saint Rose reste pour le moment sa dernière trace.

Pourtant, l’œuvre de George Spad n’a pas été totalement oubliée. Serge Lehman s’en est inspiré pour La Brigade Chimérique (titre qui sonne comme un bel hommage à L’Homme chimérique) et nous avons pu nous procurer le fascicule La Vallée sacrée des Incas (il manque malheureusement la couverture de notre exemplaire) qui a toute sa place sur ce blog.

Bibliographie partielle

Avertissement : Aucune des œuvres signées George Spad n’a été déposée à la BNF. (c'est assez courant pour le domaine qui nous intéresse) Nous ne connaissons, et encore seulement partiellement, que la série L’Homme chimérique (dont une partie a été publiée aux Editions Louis Querelle) et le fascicule La Vallée sacrée des Incas. Nous n’avons pas trouvé de texte signé Huguette Blanche Perrier (ou tout autre combinaison). Nous ne connaissons qu’un ouvrage de vulgarisation technique consacrée au travail des lingères signé Blanche Perrier mais nous doutons qu’il s’agisse de la même personne. Cette bibliographie partielle est destinée à être complétée  par toutes les personnes qui auraient des informations. Par avance merci !

1/ L’homme chimérique, Editions Louis Querelle, série publiée de 1919 à 1934 chez plusieurs éditeurs et selon plusieurs formats. L’Homme chimérique compterait 28 épisodes (le conditionnel s’impose). Certains sont des romans (comme justement L’Homme chimérique qui ouvre la série), d’autres sont des nouvelles publiées de manière dispersée dans les journaux et revues de l’époque. Le travail bibliographique est en cours. Serge Lehman possède le premier volume de manière certaine. Il a analysé dans un fanzine dont le titre m’échappe la fonction centrale de la césure psychique du personnage principal dans L’Homme Chimérique. Marc Tadurbat nous a présenté les quatrième, cinquième, septième et douzième épisodes (quatre nouvelles fort réjouissantes publiées pour les deux premières dans des revues pour la jeunesse éditées par Jules Tallandier et Fils) . CJ Varley nous a résumé le seizième volume (roman sans date et sans nom d’éditeur ! vers 1927, publication sortie des rotatives de La Société d’Imprimerie Rouennaise, est-ce un alias des Editions Louis Querelle qui eut quelques soucis avec sa production légère à la fin des années 1920 ?). Quant à nous, nous avons le plaisir de posséder un numéro (le 913) du Progrès de Bergerac et de la Dordogne de 1932 dans lequel on peut découvrir une courte nouvelle (une demi-page) intitulée "Plus puissant qu’une locomotive !" (à vrai dire l’épisode est assez faible).La diversité des lieux d'édition nous semble témoigner de la mobilité géographique de l'auteur et pourrait expliquer les difficultés à suivre ses traces afin de recueillir des éléments bio-bibliographiques.

Il semblerait qu’un épisode de la série ait été publié dans Jeunesse ! éphémère publication (1905-1907) des éditions Pierre Lafitte. Cet épisode, qui contient les germes de plusieurs des personnages et des thèmes de L’Homme chimérique, serait alors véritablement prophétique car écrit avant la guerre ! Signé du pseudonyme J.N. Clabaudeur, cette nouvelle (indûment sous-titré conte) a pour titre "L’Arbre cannibale de Saperuam." Un arbre poussant à la frontière marquée par un large et profond fossé lance alternativement de chacun des côtés des gaz toxiques qui annihilent les désirs des habitants et finissent par les convaincre de joyeusement s’écharper. L’arbre se nourrit ensuite des corps tombés à proximité de ses racines. Les techniques de la guerre 1914-1918 y sont décrites avec une préscience qui fait froid dans le dos (mais Robida fit de même). Nous ne possédons malheureusement qu’un mauvaise photocopie (sur laquelle je ne peux que distinguer la date de 1907 et un morceau du titre de la publication sse ! ) de cette courte œuvre .

2/ La Vallée Sacrée des Incas, fascicule sans date publiée aux éditions ????. Le jeune archéologue français Louis Reclus (un hommage à Elysée Reclus pour celle qui fréquenta les cercles anarchistes ?) découvre au cours d’un périple dans les Andes une vallée dans laquelle vivent depuis plus de quatre cents ans les descendants des Incas qui ont caché là le trésor du dernier empereur Atahualpa. Il tombe amoureux de la jeune prêtresse Anamya qui l’aidera à s’échapper du temple du soleil avant qu’il ne soit sacrifié et qui s’avérera être une jeune Espagnole membre de l’aristocrate péruvienne enlevée dans la jungle alors qu’elle était encore une fillette. Evidemment cela finit par les retrouvailles avec la famille et un mariage comme il se doit.

14:25 Publié dans Articles & essais | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : litterature, george spad, biographie, bibliographie |

06/10/2009

Poèmes retrouvés (1)

exposition internationale du surréalisme.jpgGeorge Spad fréquenta les surréalistes et utilisa l’écriture automatique à plusieurs reprises. En témoignent quelques passages de ses œuvres romanesques populaires mais aussi des œuvres surréalistes que seule la puissance de l’inconscient était à même de faire jaillir. Si André Breton se détourna du mode d’écriture automatique en 1922, il présente assez longuement l’écriture automatique dans la premier Manifeste du surréalisme (1924). George Spad n'y fut pas insensible

Plusieurs poèmes et fragments poétiques de George Spad nous sont parvenus. Nous essayerons d'en présenter quelques-uns sur ce site dans l'attente d'une hypothétique publication de l'ensemble de son oeuvre poétique.

Ville de futilité dans la journée. Le tout épicé avec de vieux journaux. Et humide. Et soudain, j'ai vu le Phoenix. Il semble avoir des effets négatifs sur les cheveux. Meringues. Un saut à la boulangerie du quartier et j'ai acheté l’importunité. Joie sarcastique de la dynamite. Non, idiot, il a refusé de goûter la douceur traîtresse. Cette combinaison de doux poison de la haine et de vengeance. Crieurs gesticulants comme ils se rassemblèrent autour de lui, puis de ses talents et de toutes les autres perceptions.

Poème sans titre écrit vers octobre 1924 (collection particulière)

La ponctuation intensément utilisée, jusqu'à briser la phrase, voire la faire disparaître totalement, invite à une scansion dans laquelle points et virgules font alterner accentuées et atones. L'ironie perce et d'imprévus désastres syntaxiques pointent. Si L'Homme chimérique est profondément marqué par le traumatisme de la Première Guerre Mondiale, la poésie spadienne exploite l'inadéquation entre la réalité et la doxa du temps pour mieux la dénoncer.

23:13 Publié dans Oeuvres littéraires 1. Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, poésie, surréalisme |

George Spad, une résurgence littéraire

George Spad est un auteur dont le nom était tombé dans le plus parfait anonymat jusqu'à une date très récente. Retrouvé par Serge Lehman, Fabrice Colin, Gess et Céline Bessonneau pour les besoins de La Brigade Chimérique, L'Homme chimérique, l'oeuvre maîtresse signée George Spad, sort peu à peu de l'oubli.

La Société des Amis de George Spad voit donc le jour aujourd'hui. Après soixante-quinze ans d'oubli, les recherches biographiques et bibliographiques ne sont pas aisées. Toutes les personnes qui auraient des informations sur George Spad sont invitées à nous contacter afin que nous puissions offrir la base de données la plus complète possible. Nous publierons certains extraits d'oeuvres (romans, nouvelles, poèmes surréalistes,...) ainsi que des documents privés (lettres, photographies,...). Les ayants-droits n'ayant pas encore été clairement identifiés, toutes les oeuvres restent DR (droits réservés). Nous rappelerons quelques articles du Code de la propriété intellectuelle à toutes fins utiles:

Art. L. 121-2. L'auteur a seul le droit de divulguer son oeuvre. Sous réserve des dispositions de l'article L. 132-24, il détermine le procédé de divulgation et fixe les conditions de celle-ci. Après sa mort, le droit de divulgation de ses oeuvres posthumes est exercé leur vie durant par le ou les exécuteurs testamentaires désignés par l'auteur. A leur défaut, ou après leur décès, et sauf volonté contraire de l'auteur, ce droit est exercé dans l'ordre suivant : par les descendants, par le conjoint contre lequel n'existe pas un jugement passé en force de chose jugée de séparation de corps ou qui n'a pas contracté un nouveau mariage, par les héritiers autres que les descendants qui recueillent tout ou partie de la succession et par les légataires universels ou donataires de l'universalité des biens à venir. Ce droit peut s'exercer même après l'expiration du droit exclusif d'exploitation déterminé à l'article L. 123-1.

Art. L. 122-5. Lorsque l'oeuvre a été divulguée, l'auteur ne peut interdire :[...]

3° Sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source :
a) Les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d'information de l'oeuvre à laquelle elles sont incorporées [...]

Article L. 123-1.

L'auteur jouit, sa vie durant du droit exclusif d'exploiter son oeuvre sous quelque forme que ce soit et d'en tirer un profit pécuniaire. Au décès de l'auteur, ce droit persiste au bénéfice de ses ayants-droits pendant l'année civile en cours et les soixante-dix années qui suivent.

14:11 Publié dans Avertissement | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, george spad |